Parc transfrontalier de Kgalagadi : les lions à crinière noire du Kalahari
Il existe, dans le sud du Kalahari, une frontière internationale que rien ne matérialise : ni poste, ni barrière, ni clôture. Elle traverse le parc transfrontalier de Kgalagadi, quelque 38 000 kilomètres carrés de dunes rouges et de lits de rivières fossiles que se partagent l'Afrique du Sud et le Botswana. Les oryx la franchissent sans le savoir, les républicains sociaux y bâtissent des nids gros comme des meules de foin dans les acacias, et les maîtres des lieux, des lions dont la crinière fonce jusqu'au noir, patrouillent des vallées qui peuvent rester des années sans voir couler la moindre eau. Kgalagadi se traduit à peu près par pays de la soif, et le nom n'a rien d'exagéré.
Deux rivières fantômes
Commençons par la géographie, d'une simplicité lumineuse. Deux lits de rivières anciens, l'Auob et le Nossob, entaillent la mer de dunes et se rejoignent près de l'entrée sud du parc, à Twee Rivieren, dont le nom afrikaans signifie justement deux rivières. Le mot rivière est ici presque un abus de langage : le Nossob ne coulerait que quelques fois par siècle, et l'Auob seulement après des pluies vraiment exceptionnelles. Ces vallées n'en demeurent pas moins les artères du parc. Leur sol compacté retient l'humidité en profondeur, les plus grands acacias à girafe bordent leurs berges, et un chapelet de forages, dont les plus anciens furent creusés le long de l'Auob à l'époque de la Première Guerre mondiale, alimente aujourd'hui les points d'eau pendant les mois secs. Les principales pistes du parc suivent tout bonnement les deux vallées : un safari dans le Kgalagadi tient moins de la recherche que de la patrouille lente, l'œil passant de l'ombre des grands arbres aux crêtes des dunes.
Les seigneurs à la crinière sombre
Si l'on revient au Kgalagadi, c'est presque toujours pour eux. Les lions du Kalahari comptent parmi les plus spectaculaires d'Afrique, en raison des crinières sombres, presque noires chez certains mâles âgés, qui les distinguent au premier regard. Les chercheurs qui se sont penchés sur la couleur des crinières y voient généralement un signal de maturité et de bonne condition physique ; pour le voyageur, l'essentiel est ailleurs : un grand mâle à crinière noire descendant une dune rouge dans la lumière rasante de l'aube reste l'une des images les plus fortes que puisse offrir un safari. La vie ici ne pardonne rien. Les proies étant rares et dispersées, les troupes défendent des territoires bien plus vastes que ceux des lions de savanes plus arrosées, et elles prennent ce que le désert consent à donner, de l'oryx, adversaire redoutable armé de cornes en lames d'épée, jusqu'au porc-épic. Comme le gibier se concentre autour des points d'eau des vallées, les lions y reviennent inlassablement, et c'est là que les observations sont les plus fiables.
Une frontière effacée, un parc pionnier
L'histoire du lieu commence en 1931, quand l'Afrique du Sud proclame le parc national du Kalahari Gemsbok pour soustraire les grands troupeaux migrateurs à la chasse. De l'autre côté du Nossob asséché, le Bechuanaland d'alors, devenu le Botswana, protège ensuite le parc national de Gemsbok, mitoyen. Pendant des décennies, les deux parcs fonctionnent de fait comme une seule entité écologique : les équipes coopèrent, et surtout, aucune clôture n'est jamais dressée le long de la frontière, si bien que la faune continue de suivre les pluies. En 2000, l'entente devient officielle : les deux parcs fusionnent pour former le parc transfrontalier de Kgalagadi, premier parc transfrontalier formellement proclamé d'Afrique et modèle des parcs de la paix qui verront le jour ailleurs sur le continent. La plus grande partie du territoire, environ les trois quarts, se trouve côté botswanais : un pays de dunes sans pistes ou presque, que bien peu de visiteurs approchent.
L'histoire humaine du lieu est d'ailleurs bien plus ancienne que les traités. Le sud du Kalahari est une terre ancestrale des San, l'une des plus vieilles cultures du monde, et après le règlement d'une revendication foncière historique, des terres situées à l'intérieur du parc ont été restituées aux Khomani San et à la communauté voisine des Mier. De cet accord est né le !Xaus Lodge, unique lodge du parc, propriété des deux communautés, perché au-dessus d'une cuvette salée au cœur des dunes : on y marche avec des guides san, et le désert s'y raconte par ceux qui le connaissent mieux que personne.
Le peuple des dunes rouges
Au-delà des vallées s'étend le vrai Kalahari : de longues dunes parallèles de sable rouge, fixées par les graminées et quelques buissons. Ce n'est pas un désert stérile mais une savane semi-aride, et ses habitants sont des virtuoses de l'économie. L'oryx gazelle, emblème du parc, laisse sa température corporelle grimper aux heures brûlantes plutôt que de transpirer son eau, et peut se passer de boire très longtemps en tirant son humidité des melons tsamma et des racines. Les springboks se rassemblent en hardes sur les plaines ouvertes, élands et bubales rouges parcourent les pentes, les gnous bleus suivent les orages épars. L'acacia à girafe soutient tout l'édifice : ombre, gousses nourrissantes, sites de nidification. C'est dans ses branches que les républicains sociaux édifient leurs immenses nids communautaires, des structures qui abritent des générations d'oiseaux et pèsent parfois assez lourd pour briser les branches qui les portent.
Guépards, hyènes brunes et rapaces
Les lions tiennent l'affiche, mais la distribution ne s'arrête pas là. Le sol ferme et dégagé de la vallée de l'Auob est un terrain de chasse idéal pour le guépard, et l'on y assiste à des poursuites avec une régularité que peu de réserves peuvent offrir. Les léopards hantent les grands arbres, les hyènes tachetées arpentent les lits de rivières la nuit, et la discrète hyène brune, spécialiste des terres arides, laisse ses empreintes sinueuses sur les dunes avant l'aube. Les petits prédateurs sont une autre signature du Kgalagadi : clans de suricates dressés face au soleil du matin, mangoustes jaunes, otocyons aux oreilles immenses au crépuscule, renards du Cap trottant en bord de piste. Les ornithologues classent le parc parmi les tout meilleurs sites de rapaces qui soient : aigles martiaux et bateleurs des savanes croisent au-dessus des vallées, l'autour chanteur pâle semble poster une sentinelle sur un arbre sur deux, et le fauconnet d'Afrique, le plus petit rapace du continent, s'épargne la construction d'un nid en occupant des chambres dans ceux des républicains sociaux.
Préparer son voyage
La plupart des visiteurs entrent par Twee Rivieren, côté sud-africain, au terme d'une longue route sans difficulté depuis Upington. De là, l'itinéraire classique remonte l'Auob vers Mata-Mata, à la frontière namibienne, ou le Nossob vers le camp du même nom. Entre les deux se cachent six petits camps de brousse non clôturés, dont Kieliekrankie, Urikaruus, Bitterpan, Grootkolk et Gharagab, qu'il faut réserver très longtemps à l'avance. Le versant botswanais est plus sauvage encore : Rooiputs et Polentswa jalonnent la vallée du Nossob, tandis que la région reculée de Mabuasehube, à l'est, constitue une aventure à part entière, réservée aux équipages autonomes en quatre-quatre. Une particularité pratique mérite d'être connue : le parc formant une seule entité, on franchit librement la frontière intérieure ; seuls les voyageurs qui ressortent par un autre pays que celui de leur entrée passent par l'immigration. L'été austral apporte des chaleurs écrasantes et des orages spectaculaires ; l'hiver, un air cristallin, des points d'eau très fréquentés et des nuits de gel. Il n'y a pas de mauvaise saison, seulement plusieurs visages du même désert.
Sur la carte
Le Kgalagadi se savoure lentement, et cela commence par une bonne lecture du terrain : deux vallées, une poignée de camps, deux secteurs nationaux. Ouvrez la carte interactive pour situer le parc dans l'ensemble de l'Afrique australe, comprendre comment il s'inscrit dans le Kalahari qui l'entoure et repérer les itinéraires reliant Twee Rivieren, Nossob et Mata-Mata. Suivez les vallées, choisissez vos camps, et tracez votre propre route vers le pays de la soif.