Safaris en mokoro et en canoë : l'Afrique au ras de l'eau
Peu après le lever du soleil dans le delta de l'Okavango, un piroguier monte à l'arrière d'une embarcation étroite, plante une longue perche de bois dans le fond sablonneux et pousse le bateau à travers un rideau de roseaux. Pas de moteur, aucune odeur de carburant, presque aucun bruit hormis l'eau qui goutte et le cri lointain d'un pygargue vocifère. Voici le mokoro, l'embarcation traditionnelle du Botswana ; avec les safaris en canoë du Zambèze, il constitue l'une des façons les plus anciennes et les plus intimes d'observer la faune africaine. Tous deux vous placent à hauteur de l'eau. Pour le reste, ce sont des expériences étonnamment différentes, et connaître ces différences aide à choisir la bonne formule.
Le mokoro, une pirogue née pour les eaux peu profondes
Le mokoro (au pluriel, mekoro) est une pirogue effilée à fond plat, taillée traditionnellement dans le tronc d'un seul grand arbre à bois dur, le plus souvent un arbre à saucisses ou un ébénier africain. Son très faible tirant d'eau fait tout son intérêt : il glisse sur des prairies inondées qui n'ont parfois que la hauteur d'un genou, là où aucun bateau à moteur ne pourrait jamais s'aventurer. Le piroguier se tient debout à l'arrière et propulse l'embarcation avec une longue perche appelée ngashi, en prenant appui sur le fond sablonneux, à la manière d'une gondole vénitienne. Les passagers sont assis très bas, presque au niveau de l'eau, généralement à deux par bateau, un sac souple calé entre eux. Comme la fabrication d'un mokoro creusé exige d'abattre un arbre adulte qui a pu mettre un siècle à pousser, la plupart des camps et des opérateurs communautaires sont passés à des répliques en fibre de verre. Elles conservent la silhouette classique et la glisse silencieuse tout en épargnant les vieux arbres du delta, et l'expérience reste identique.
Comment la crue de l'Okavango façonne tout le reste
L'Okavango forme l'un des plus grands deltas intérieurs du monde : son fleuve prend sa source sur les hauts plateaux de l'Angola, coule vers le sud et, au lieu d'atteindre la mer, se déploie en éventail sur les sables plats du Kalahari, où l'eau finit par s'évaporer ou s'infiltrer. Les pluies tombent en Angola pendant l'été austral, mais la crue progresse si lentement sur cette pente presque imperceptible qu'elle n'atteint le delta que des mois plus tard, en plein hiver sec. D'où le célèbre paradoxe de l'Okavango : l'eau est à son plus haut niveau et les chenaux à mokoro à leur meilleur précisément quand les terres alentour sont les plus sèches, au moment même où la faune se concentre près des points d'eau permanents. Le delta a été inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2014, et sa géographie est littéralement mouvante : des chenaux s'ouvrent et se ferment d'une année sur l'autre, quand le papyrus obstrue d'anciennes routes et que les hippopotames en piétinent de nouvelles.
Ce que l'on voit vraiment depuis un mokoro
Une sortie en mokoro n'est pas une course aux grands fauves. Elle parle du minuscule et du proche. Des rainettes peintes s'accrochent aux tiges à quelques centimètres de votre épaule. Des martins-pêcheurs huppés filent entre les ombelles de papyrus. Des jacanas marchent sur les feuilles de nénuphar au bout de doigts démesurés, et les nénuphars s'ouvrent autour de la coque à mesure que la matinée se réchauffe. Sur les plaines inondées, les cobes lechwe rouges, antilopes superbement adaptées aux sols détrempés, détalent dans des gerbes d'éclaboussures, tandis que le sitatunga, farouche, se cantonne aux papyrus les plus denses et compte parmi les observations les plus recherchées. Les éléphants traversent à gué ou à la nage entre les îles, et votre piroguier lit leur humeur bien avant vous. Le bateau étant silencieux, on entend le delta autant qu'on le voit : grenouilles, tourterelles, grognement sourd d'hippopotames lointains. La plupart des itinéraires associent la perche à des marches guidées sur les îles, et les nuitées offrent ce plaisir rare : camper dans le bush sans le moindre bruit de moteur.
Descendre le Zambèze en canoë : un tout autre fleuve
Le Zambèze est le quatrième plus long fleuve d'Afrique et, dans son cours moyen, il marque la frontière entre la Zambie et le Zimbabwe. En aval du lac Kariba, il coule, large et tressé, le long de deux espaces sauvages illustres : le parc national de Mana Pools, sur la rive zimbabwéenne, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, et le parc national du Bas-Zambèze, côté zambien. Ici, plus de pirogue à la perche : on embarque dans un canoë biplace stable, que l'on pagaie, et le courant assure une part généreuse du travail puisque l'on descend le fleuve. Les formules vont de quelques heures au départ d'un lodge à des raids de plusieurs jours où l'on bivouaque sur les bancs de sable et les îles, en s'endormant au grognement des hippopotames au milieu du courant. L'échelle n'a rien à voir avec l'Okavango : eaux larges, ciels immenses, longues perspectives sur l'escarpement de la vallée. Les éléphants nagent d'île en île, la trompe dressée comme un tuba, les guêpiers carmins creusent leurs colonies dans les berges abruptes vers la fin de la saison sèche, et les becs-en-ciseaux d'Afrique se reposent sur les bancs de sable découverts.
Les guides : piroguiers et professionnels brevetés
Côté Okavango, le piroguier est presque toujours un habitant de la région, souvent originaire d'un des villages en bordure du delta, dépositaire d'une connaissance des chenaux transmise par des générations de pêcheurs et de coupeurs de roseaux. Beaucoup d'excursions en mokoro sont organisées par des trusts communautaires : les revenus reviennent directement aux villages qui veillent sur la zone, et un bon piroguier est à la fois naturaliste, batelier et conteur. Sur le Zambèze, les descentes sont menées par des guides de rivière professionnels et brevetés : la qualification de guide du Zimbabwe passe pour l'une des plus rigoureuses d'Afrique, avec des années d'apprentissage et d'examens avant de pouvoir encadrer des clients en territoire de grande faune. Dans les deux cas, la compétence centrale est la même : lire l'eau. Le guide sait où reposent les groupes d'hippopotames, où les crocodiles glissent depuis la berge, comment le vent et le courant vont déporter les bateaux, et il place le groupe en conséquence. Votre rôle se résume à écouter le briefing et à suivre sa trajectoire.
La sécurité sur l'eau : hippopotames, crocodiles et protocole
L'hippopotame est l'animal qui dicte chaque décision d'un safari aquatique. Territorial, étonnamment rapide, il est dangereux surtout lorsqu'il est surpris ou coupé de l'eau profonde ; tout le protocole vise à ce que ni l'un ni l'autre ne se produise. Les guides contournent largement les groupes au repos, longent les hauts-fonds et l'intérieur des méandres, et frappent souvent la coque avec la pagaie pour que les animaux immergés sachent exactement où se trouvent les bateaux. Les règles d'or : ne jamais passer entre un hippopotame et le chenal profond qu'il considère comme son refuge, et jamais entre une femelle et son petit. Les crocodiles imposent une autre discipline : mains et bras restent à l'intérieur, rien ne traîne dans l'eau, la baignade est proscrite en toutes circonstances, et l'on reste vigilant au bord de l'eau au campement. Ajoutez les précautions habituelles, gilets de sauvetage lorsqu'ils sont fournis, navigation en file indienne derrière le canoë de tête, protection solaire et eau en quantité, et le bilan est rassurant : mekoro comme canoës de safari sont bien plus stables qu'ils n'en ont l'air, et les chavirages en sortie guidée restent rares.
Mokoro ou canoë : comment choisir
Choisissez le mokoro si vous cherchez le silence. Lent, méditatif, sans effort pour le passager, il convient idéalement aux photographes, aux ornithologues et à tous ceux qui veulent découvrir le monde miniature du delta à portée de main, en demi-journée ou avec une nuit sur une île. Choisissez le canoë du Zambèze si vous cherchez un voyage : on pagaie soi-même, on avale de vraies distances, et un raid de plusieurs jours avec bivouacs sur les bancs de sable est ce qui se rapproche le plus, dans les safaris modernes, de l'expédition à l'ancienne. Les saisons s'accordent bien : la crue du delta culmine pendant l'hiver sec austral, et le canoë sur le Zambèze se concentre lui aussi sur la saison sèche, quand le fleuve est plus calme et que le gibier se rassemble sur les rives. Les itinéraires ambitieux associent le nord du Botswana à Mana Pools ou au Bas-Zambèze. Emportez un sac étanche, un chapeau et des lunettes polarisantes, et préparez-vous à observer la faune sous l'angle le plus bas et le plus discret qui soit.
Sur la carte
Les safaris au ras de l'eau dépendent entièrement de la géographie : l'éventail des chenaux de l'Okavango, les îles tressées du moyen Zambèze et les parcs qui protègent les deux. Pour visualiser la position respective de Moremi, de Mana Pools et du parc national du Bas-Zambèze, et repérer les camps et réserves qui les séparent, ouvrez la carte interactive et suivez vous-même le fil des eaux. C'est le moyen le plus rapide de transformer ces deux rivières en un itinéraire que l'on peut réellement planifier.