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Les termitières et l'architecture cachée de la savane

Lorsqu'on embrasse du regard une savane africaine ouverte, ce sont les grands animaux qui retiennent l'attention : les éléphants qui glissent entre les acacias, un lion assoupi dans l'herbe, les troupeaux de zèbres en route vers le point d'eau. Pourtant, les créatures qui accomplissent le plus gros du travail sous nos pas pèsent à peine une fraction de gramme. Les termites, réunis en colonies de plusieurs millions d'individus, déplacent sans relâche la terre, décomposent les végétaux morts et modifient la chimie du sol. Là où ils bâtissent, l'herbe pousse plus verte, les arbres se rassemblent, et toute une chaîne d'animaux plus grands leur emboîte le pas. Pour comprendre une savane, il vaut la peine de commencer par les plus petits de ses bâtisseurs.

Les insectes qui remodèlent la plaine

Les écologues appellent les termites des ingénieurs des écosystèmes, une expression réservée aux organismes qui transforment physiquement le milieu pour tous les autres. Le castor le fait avec ses barrages, le termite avec la terre. Au cours de sa vie, une colonie adulte creuse et remanie des quantités considérables de sol, remontant à la surface des grains prélevés en profondeur pour les cimenter à la salive en structures dures. Le résultat n'est pas seulement la termitière visible, mais un vaste réseau de galeries et de chambres dissimulé sous le sol. Comme la colonie subsiste durant de longues années, son influence s'accumule, si bien qu'une seule parcelle de savane porte dans sa terre la mémoire de générations de labeur d'insectes.

À l'intérieur de la termitière : l'air, l'argile et le climat

Une grande termitière élevée par les termites champignonnistes du genre Macrotermes compte parmi les ouvrages les plus raffinés qu'un animal puisse produire. Vue de l'extérieur, elle ressemble à une tour massive d'argile cuite, s'élevant parfois bien au-dessus de la taille d'un homme. À l'intérieur, elle n'a rien de massif. Ses parois sont parcourues de conduits qui font circuler l'air et évacuent la chaleur ainsi que le dioxyde de carbone qu'engendrent une colonie dense et ses jardins de champignons. Tandis que les températures extérieures oscillent entre le froid de la nuit et l'ardeur de midi, les conditions régnant dans les chambres du nid demeurent remarquablement stables. Les termites réparent et remodèlent sans cesse les parois, de sorte que la termitière tient moins de l'édifice achevé que d'un organe vivant qui respire.

Des cultivateurs de champignons

Ce qu'il y a de plus surprenant chez beaucoup de termites de savane, c'est qu'ils sont agriculteurs. Plutôt que de digérer directement des matières végétales coriaces, les espèces champignonnistes récoltent l'herbe et le bois morts, les mâchent en une pulpe et en façonnent des meules spongieuses au cœur du nid. Sur ces meules, ils cultivent un champignon spécialisé qui décompose la matière végétale en une forme assimilable par la colonie. La relation est ancienne et mutuelle : le champignon obtient un logis abrité et tempéré ainsi qu'un apport constant de matière première, tandis que les termites accèdent à des nutriments enfermés dans la cellulose qu'ils ne pourraient jamais libérer seuls. D'autres groupes de termites empruntent une autre voie et s'en remettent aux microbes de leur propre intestin, mais le résultat est le même. Une matière qui, autrement, se dessécherait au soleil est happée dans la colonie et transformée.

Des îlots de fertilité

Parce que les termites concentrent la matière organique et les minéraux dans et autour de leurs termitières, le sol y devient nettement plus riche que la plaine environnante. L'azote, le phosphore et d'autres nutriments s'y accumulent, et la terre remuée, criblée de galeries, absorbe la pluie plus aisément au lieu de la laisser ruisseler. Cela se traduit par une constellation d'îlots verts dispersés sur le paysage. Les plantes qui croissent sur les termitières et à leurs abords sont souvent plus nombreuses, plus nutritives et plus résistantes à la sécheresse que celles poussant un peu plus loin. Les herbivores le remarquent. Les antilopes et bien d'autres brouteurs reviennent sans cesse vers ces taches fertiles, surtout en saison sèche, quand le bon fourrage se raréfie. Ainsi l'humble termitière devient un aimant qui attire à elle la vaste trame de la vie de la savane.

Il existe un autre effet, plus subtil. Dans bien des paysages, les termitières ne sont pas dispersées au hasard, mais réparties avec une régularité surprenante, car les colonies voisines défendent leur territoire les unes contre les autres. Cet espacement régulier répand les îlots fertiles sur la plaine d'une manière qui semble rendre l'ensemble du système plus productif et mieux armé face aux années sèches. Le motif est assez ample pour être visible du ciel, signature silencieuse de la compétition des insectes imprimée sur le sol.

Le lien avec l'oryctérope

Aucun animal n'est plus étroitement lié aux termites que l'oryctérope. Nocturne, discret et sans réel équivalent parmi les êtres vivants, il parcourt la savane la nuit et repère les colonies grâce à son long museau et à ses griffes puissantes. Une fois la colonie trouvée, il déchire la terre durcie et happe les insectes d'une longue langue collante. Peu de créatures parviennent à forcer une forteresse de termites avec une telle efficacité, ce qui fait de l'oryctérope un maillon essentiel entre les insectes et le reste du réseau alimentaire. Là où les termites abondent, l'oryctérope prospère ; et là où il creuse, il laisse derrière lui quelque chose qui survit à une seule nuit de festin.

Un abri pour toute la communauté

Ces excavations sont des terriers, et leur portée dépasse de loin l'oryctérope lui-même. Ses galeries abandonnées deviennent le refuge d'une longue liste d'autres animaux : les phacochères y élèvent leurs marcassins, les hyènes s'y terrent, chacals, porcs-épics, mangoustes, serpents, lézards et oiseaux nichant au sol s'en servent. Dans la chaleur du jour ou le froid d'une nuit d'hiver, un terrier d'oryctérope emprunté peut faire la différence entre la vie et la mort pour les espèces plus petites. En ce sens, l'oryctérope devient le pourvoyeur de logis de la communauté élargie, et derrière lui se tiennent les termites qui rendent son mode de vie possible. Tirez sur le fil d'une chevêche des terriers ou d'une hyène au repos, et vous remonterez tôt ou tard jusqu'à une colonie d'insectes sous terre.

Le recyclage de la savane

Le plus grand service que rendent les termites reste peut-être invisible : ils comptent parmi les recycleurs les plus importants de la savane. Les prairies produisent d'immenses quantités d'herbe morte, de bois tombé et de bouses, et sous les climats secs, cette matière peut s'accumuler plus vite qu'elle ne se décompose. Les termites l'attaquent sans relâche et l'entraînent sous terre, où elle est décomposée et où ses nutriments sont rendus au sol. Sans eux, la matière végétale morte s'entasserait, du combustible s'amasserait pour des incendies plus vastes, et le cycle des nutriments qui permet à l'herbe de repousser se ralentirait. En dévorant le mort, les termites entretiennent la plaine vivante. Ils complètent et surpassent le feu et les grands brouteurs comme les grands transformateurs de l'écosystème, et contrairement à ces forces, ils œuvrent en silence, chaque jour de l'année.

Vue sous cet angle, la savane est moins une scène pour ses célèbres géants qu'un édifice bâti de bas en haut. Les termites déplacent la terre, l'enrichissent et en recyclent les morts. Leurs termitières fixent des taches de sol fertile et attirent les brouteurs. Leurs corps nourrissent l'oryctérope, dont les terriers abritent à leur tour des dizaines d'autres espèces. C'est un rappel que, dans un paysage défini par ses géants, les véritables fondations sont posées par les tout petits.

Sur la carte

Les savanes et prairies où les termites façonnent la terre s'étendent sur une grande partie de l'Afrique de l'Est et australe, et des dynamiques semblables se jouent dans les prairies tropicales d'autres continents. Pour découvrir les réserves et parcs nationaux où l'on peut marcher parmi d'anciennes termitières et, avec chance et patience, entrevoir un oryctérope au crépuscule, ouvrez la carte interactive. Filtrez par région et par habitat pour tracer un itinéraire à travers les grandes terres de pâture, et laissez les plus petits des architectes guider votre prochain voyage vers la nature sauvage.